Le peintre et le photographe
Chroniques d'un regard — Épisode
San Geremia
Ce matin-là, le peintre ne peignait pas.
Il regardait.
Le photographe s'approcha sans faire de bruit, comme on s'approche de quelqu'un qui prie.
— Qu'est-ce que tu vois ?
Le peintre— Du blanc.
Le photographe— Rien d'autre ?
Le peintre— Si. Quelque chose qui essaie de rester dans le blanc.
Le photographe plissa les yeux.
Il y avait une église, là, devant eux. Ou peut-être le souvenir d'une église. Les pierres étaient pâles. La coupole hésitait. Le campanile semblait tenir par habitude, parce qu'il avait toujours été là, et qu'il ne savait pas encore qu'il disparaissait.
— Elle s'en va.
Le peintre— Oui.
Le photographe— Ça ne te fait pas de peine ?
Le peintre réfléchit longtemps.
— Si. Mais c'est une belle peine.
Il y eut un silence.
Un silence comme il en existe à Venise le matin, quand l'eau ne bouge pas encore et que la lumière est trop blanche pour être regardée en face.
— Pourquoi tu ne peins pas ?
Le peintre— Parce que je ne sais pas encore quelle couleur mettre sur ce blanc.
Le photographe— C'est du blanc, non ?
Le peintre— Non. Ce n'est pas du blanc.
Le photographe— Qu'est-ce que c'est alors ?
Le peintre— C'est tout ce que la lumière a décidé de garder pour elle. Les pierres, la coupole, le campanile — elle les prend. Elle les absorbe. Elle ne laisse que l'essentiel.
Le photographe— Et l'essentiel, c'est quoi ?
Le peintre mit longtemps à répondre.
— La présence. Juste la présence. Sans le détail. Sans le bruit. Sans la forme exacte.
La lumière montait.
Le blanc devenait plus blanc encore. On ne voyait presque plus les pierres. On ne voyait presque plus la coupole. On ne voyait presque plus rien — et pourtant on ne pouvait pas regarder ailleurs.
— Est-ce que tu l'as déjà peinte avant ?
Le peintre— Non. Je passais devant sans m'arrêter.
Le photographe— Pourquoi tu t'es arrêté ce matin ?
Le peintre regarda ses mains. Puis il regarda l'église.
— Parce que ce matin, elle ne ressemblait plus à une église.
Le photographe— À quoi ressemblait-elle ?
Le peintre— À quelque chose que j'avais oublié et dont je ne savais plus le nom.
Le photographe leva son appareil.
Il n'appuya pas encore.
— Est-ce qu'on peut peindre quelque chose qu'on a oublié ?
Le peintre— C'est la seule chose qu'on peint vraiment. Le reste, c'est de la copie.
Le photographe— Et photographier ?
Le peintre— Toi, tu n'appuies pas encore. Tu attends.
Le photographe— J'attends quoi ?
Le peintre— Que l'oubli soit complet. Que la lumière ait tout pris. Que l'église soit entièrement dans le blanc. À ce moment-là seulement, tu photographieras ce que tu as oublié, toi aussi.
Le photographe baissa lentement son appareil.
Il regarda San Geremia une dernière fois. La coupole n'était plus qu'un murmure dans la lumière. Le campanile, une ombre blanche parmi les blancs.
Puis il appuya.
— Qu'est-ce que tu as photographié ?
Le photographe réfléchit longtemps avant de répondre.
— Je crois que j'ai photographié quelque chose que je n'avais jamais vu.
Le peintre— C'est possible ça ?
Le photographe— Toi, tu peux bien peindre quelque chose que tu as oublié.
Le peintre rit doucement.
Ils restèrent là, côte à côte, sans parler, pendant que Venise continuait de vivre derrière eux, indifférente et éternelle.
Et San Geremia continuait de disparaître, doucement, lumineusement, comme seules savent le faire les choses qui ont décidé de rester pour toujours.
sont parfois celles que l'on portait en soi depuis toujours.
